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Marie Hooghe, december 2007

En une série de chapitres narratifs, l’auteur nous donne à voir par le biais de l’enfant Chloé la lente décomposition de la mère. A mesure que le champ de vision de sa mère se rétrécit, le regard de l’enfant devient plus aigu, elle enregistre le flux et le reflux du chagrin de sa mère, la voit essayer de garder le contrôle de sa vie, perçoit les préoccupations de son maigre entourage.
Chaque chapitre constitue une scène en soi, sans rapport avec le précédent ou le suivant, sans lien entre les nombreux personnages de ce puzzle – ce qui fait de la structure du roman le miroir de la solitude des personnages. Ce n’est pas un récit linéaire, mais des fragments qui correspondent à la ‘logique’ des souvenirs d’un enfant, à la manière dont un enfant vit les événements.

Chloé (dont l’âge n’est pas précisé – il est question de « la petite » – elle ne doit apparemment pas encore aller à l’école, contrairement à se demi-sœur Ilana) observe attentivement son entourage – et le lecteur a continuellement l’impression qu’il regarde lui aussi… la manière dont le voisin Rockie boutonne sa salopette jusqu’au col, ce qu’il est petit, comme ses manches tombent de ses épaules, mais aussi comme le paysage est désolé : une ferme au fin fond du bush australien, un silo, des nuages de poussière rouge, des voisins Rockie et Lorne, et puis plus rien. Un paysage vide où les personnages semblent comme abandonnés d’eux-mêmes.

Chloé regarde, elle regarde pour deux. Elle voit, bien avant sa mère, que la situation ne peut plus durer, qu’il est difficile, voire impossible, de survivre à la campagne dans des conditions extrêmes et de faire tourner une exploitation quand on n’y voit presque plus.
Ainsi quand, en rentrant un soir en voiture, sa mère renverse un wombat (qu’elle n’a tout bonnement pas vu), l’enfant chuchote à la bête : « Hé, wombat ? Quel était ton plan ? Il fait presque noir, est-ce que tu vois bien ? Ce n’est pas malin de se mettre en route le soir avec de mauvais yeux ! »
La mère tâte le wombat mort pour s’assurer que la bête ne porte pas de petit dans sa poche ventrale, un petit qui devrait se tirer d’affaire seul, sans sa mère. Heureusement, ce n’est pas le cas. Mais Chloé est elle aussi une petite et elle doit continuer sa route, se tirer d’affaire seule : son père est mort et sa mère n’y voit plus. L’enfant tente désespérément de garder le cap. Elle mord sur ses lèvres, redresse le dos.

Chloé doit se débrouiller seule. Sa solitude se réflète dans l’immensité du paysage, la chaleur vibrante de la campagne australienne. Chloé erre seule dans le bush, s’apitoie sur un chien errant mourant, observe sa mère qui se fait repousser par un homme dont elle a récemment fait la connaissance. Chloé ne porte jamais de jugement, elle se soucie rarement de l’avenir, pense peu à son père. Elle décrit ce qu’elle voit. Elle n’est pas malheureuse, pas à plaindre, elle manifeste dans ses observations aussi peu de compassion envers sa mère qu’elle ne n’attarde sur son propre chagrin. De temps à autre cependant, un sentiment déchirant de manque filtre entre les lignes, par exemple quand l’enfant s’arrête, très brièvement, sur la petite croix indiquant au calendrier le passage de Vénus, la dernière date cochée par son père.

L’auteur décrit de grandes émotions, mais de manière cachée, voilée. Les préoccupations de ses personnages se cachent entre les lignes, l’amour qu’ils éprouvent les uns pour les autres s’exprime par des mots simples. C’est ahurissant les sentiments qui peuvent se cacher derrière la description apparemment objective d’une scène. Provoost recourt souvent à des symboles : à plusieurs reprises, nous rencontrons un jeune animal qui doit se débrouiller seul après la mort de la mère ; et la campagne australienne joue également un grand rôle symbolique. L’auteur parle des sentiments à la manière dont on doit regarder le soleil : indirectement, ou à travers un filtre. (A l’image de la mère, Linda, qui regarde souvent le soleil à travers les négatifs de ses photos, comme pour tester son ‘bon’ œil.)

L’Australie avec son côté théâtral – grands espaces, parcs obscurs, faune très particulière, vide et silence d’une crique asséchée, soleil violent, chevaux et sauterelles, une tornade, un incendie – n’est pas un simple décor. Il y a ici une part d’éternité, d’intemporel, de hors-du-temps, dans le soleil et la chaleur, le soin apporté au wombat et aux chevaux, les chocolats gloutonnement avalés en cachette, le chien errant, la mère de plus en plus aveugle. C’est l’éclairage, le regard porté sur les sentiments ambivalents d’une enfant et d’une mère qui, côte à côte (en parallèle comme des lignes qui ne se rejoignent jamais), doivent renoncer à leur paradis. Mère et fille ne s’écoutent pas l’une l’autre, elles essaient, chacune à sa manière, d’attirer l’attention de l’autre et de donner une place à leur propre chagrin, à leurs propres peurs et incertitudes. Elles sont désarmées, perdues, désespérées, ne savent pas gérer le chagrin, les revers de l’existence.
Et il y a toujours ce soleil impitoyable, desséchant auquel Chloé cherche sans cesse à échapper. Elle rêve d’un petit creux tranquille, d’une « crypte de fourrure », le contraire de l’immensité de la plaine qui l’entoure.

Cette histoire de perte, de deuil, de blessures brûlantes est racontée du point de vue de Chloé et c’est là le tour de force de l’auteur : Chloé dit sans doute des choses qu’une gamine de sept-huit-neuf ( ?) ans ne peut pas savoir, ne peut pas exprimer de cette manière, mais cette chronique où tout passe par la suggestion, l’implicite fonctionne parfaitement, comme si c’était la Chloé adulte qui écrivait mais se limitait volontairement à la perspective de son moi d’enfant. Le lecteur éprouve ainsi ce que l’enfant a vécu sans devoir se farcir la langue maladroite d’une enfant de 7-8-9 ans. L’enfant pense au singulier, sa langue est désossée, dégraissée, pas enfantine ou infantile, mais efficace et emplie d’étonnement. Sombre aussi, car le monde de Chloé est un monde d’exclusion, de peurs et de présages effrayants et de manque d’attention de la part des adultes qui s’occupent surtout d’eux-mêmes.
Le caractère direct des événements est souligné par la narration au présent. Une intensité renforcée par la sensualité de l’écriture : Chloé sent le paysage, les éléments comme le soleil et le vent la pourchassent. Tout est rude et intense. Et très fragile aussi.

Tout comme la fin ‘ouverte’ – une tempête de neige, rarissime sous ces latitudes, pose une couverture de froid (fraîcheur) sur la campagne brûlée et ramène tout un chacun à la raison – c’est du moins ce que nous supposons –, beaucoup de choses restent non dites.
Ainsi dans la scène où Chloé est légèrement saoule après avoir vidé quelques fonds de verres de genièvre. A l’aide de quelques images bien observées, l’auteur nous fait comprendre que la gamine est ivre, mais en même temps elle continue à observer comme si de rien n’était.
Ou encore la scène chez le forgeron, quand la mère, aveuglée par la flamme qu’elle éprouve pour l’homme, se heurte à une poutre : Chloé ne l’exprime pas à haute voix, mais la tension du désir inassouvi entre la mère et l’homme est palpable, plus vraie que nature. Chloé est la chroniqueuse (tacite) du chagrin, de l’inévitable adieu.

Un roman prenant qui ne peut que séduire. Un roman poignant admirablement servi par une simplicité et une sobriété de moyens qui lui confèrent une étrange poésie et un charme insidieux comme la poussière rouge du bush.

Print deze pagina... enkel als het niet anders kan!