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Deuxième lettre à HC Andersen

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Cher Hans Christian Andersen,

Ce matin, j’ai laissé tomber mon cabas. Il s’y trouvait des provisions pour deux jours, notamment trois bocaux de coulis de tomates pour la sauce bolognaise dont raffolent mes enfants. Je râlais. Je n’avais pas le temps. Ni de ranger ni d’imaginer une alternative à la sauce que j’avais promise aux enfants. Par «râler», je veux dire que je fis une chose nouvelle pour moi. Je prononçai une formule d’exorcisme. C’étaient des mots dont j’ignorais d’où je les tenais. « Que ne donnerais-je pas pour... ? Que ne donnerais-je pas pour... ? » marmonnai-je. Je rinçai les bananes sous le robinet en me demandant ce qui me prenait. Je tentai de compléter la formule. C’est alors que je compris que « Que ne donnerais-je pas pour... ? » était une prière extraite de votre texte L’histoire d’une mère. Et je sus que la bouillie rouge sur mes mains éveillait une association avec un moment de bien plus grande impuissance que quelques bocaux cassés.

Dans L’histoire d’une mère, vous parlez d’une femme qui est assise à côté de son enfant, craignant qu’il ne meure. On frappe à la porte et un vieil homme entre. L’homme tremble de froid et la mère lui donne un petit bock de bière. La mère qui n’a pas fermé l’œil depuis trois jours et trois nuits s’endort. Pour un court instant. Un vent froid soufflant dans la pièce la réveille. Son enfant a disparu, le vieil homme aussi. Elle comprend que son visiteur était la Mort : il a emmené son enfant. Nous n’en sommes qu’à la première page de votre histoire et sommes déjà témoins de la seconde fatale : ce moment d’inattention, ce seul incident qui semble irréversible et sur lequel – selon vos propres mots – tombe le poids de plomb de la pendule, et le temps s’arrête. C’est le moment où quelqu’un dit : que ne donnerais-je pas pour remonter le temps. Dans un texte, c’est généralement un moment intéressant. C’est l’instant où la chance tourne et où le protagoniste est poussé dans une nouvelle direction. Après cela, l’écrivain n’a plus qu’un nombre limité de possibilités : l’une d’elles est qu’alors, par épuisement ou par faiblesse, la décrépitude commence. Une autre, que la seconde fatale libère une masse d’énergie et de force.

Dans L’histoire d’une mère, vous optez pour cette dernière solution. La mère sort dans la nuit et se met à la poursuite de la Mort. Après une longue quête, elle arrive devant la serre où croissent les arbres et les fleurs de vie de la Mort. C’est là qu’elle va réclamer son enfant. Vous faites dans L’histoire d’une mère ce qui ne peut se faire que dans la fiction : vous inversez l’irréversible. Un des beaux aspects de la fiction est qu’elle nous aide à nous imaginer l’invraisemblable : et si on pouvait malgré tout renverser le courant ? En guise d’exercice cérébral, le lecteur peut jeter un coup d’œil sur ce qu’il en serait si l’inéluctable pouvait être détourné.

En règle générale, je suis une ardente défenderesse des événements non réels dans les textes. Vous devez savoir, cher monsieur Andersen, que je vis à une époque où est très prisée l’historicité des faits. Nous avons accès à énormément d’informations. Les écoles et les biblio- thèques sont de véritables institutions de connaissance. Il va sans dire que lire est utile pour acquérir de l’information. Mais la lecture d’ouvrages de fiction est moins défendable. La lecture d’histoires non réelles n’est-elle pas une chose que l’on fait pour se détendre, ou encore une évasion, pour oublier tout le reste ?

La lecture d’un texte de fiction exige une plus grande souplesse d’esprit que la lecture d’un texte dont on sait que tout y est voulu comme vrai, prouvé, analysé, argumenté. Le fait de vouloir suivre l’écrivain dans le non-réel possède une incontestable plus-value. Parce que la fiction ne relate pas en premier lieu des événements réels, elle met au défi de repenser en tant que lecteur les événements non réels décrits. Dans une histoire vraie, le lecteur est tout au plus confronté à la question : « Que ferais-je si ceci m’arrivait ? » Dans une histoire fictive, son ques- tionnement peut aller plus loin et conduire à un exercice beaucoup plus aventureux : « Comment ceci aurait-il pu tourner autrement ? » Ou encore : «Si cette histoire avait été la mienne, comme l’aurais-je développée ? » La non-fiction s’accommode de l’irréversibilité, la fiction met des points d’interrogation à l’irréversibilité, laisse voir tous les angles de l’irréversibilité. En ce sens, lire de la fiction est un processus plus actif que lire de la non-fiction. Une histoire vraie stimule notre empathie, une histoire fictive stimule notre imagination.

Pourtant, votre histoire me contrariait, cher monsieur Andersen. Tandis que j’épongeais le coulis de tomates en prenant garde aux éclats tran- chants, je compris pourquoi. C’était en rapport avec l’échelle graduée de la fiction. Il y a des histoires qui ne sont pas réellement arrivées mais qui pourraient bien arriver. Les histoires qui ne sont pas vraiment arrivées et qui ne pourront jamais arriver vont, elles, un pas plus loin. Le dosage du fictif est donc ce dont joue chaque écrivain. La chronologie de nos narrations est indépendante de la destinée chronologique de notre vie réelle. Nous créons des zones qui sont en dehors du temps et qui rassemblent en elles tous les temps. La mère de votre histoire bénéficie d’une deuxième chance, bien que nous sachions que, dès qu’arrive la seconde fatale, il n’y a pas de retour possible. Eh oui, la littérature est bâtie sur ce genre d’absurdités. Néanmoins, je fus soudain gagnée par l’impression que vous étiez allé trop loin dans cette histoire.

Il faut savoir que depuis votre décès, la tradition linéaire en littéra- ture de fiction a été contrecarrée par la théorie de la relativité, la théorie du chaos, la conscience que nous acquérons et assimilons de l’informa- tion disposée en lignes qui se ramifient – le jardin aux sentiers qui bifurquent, comme l’appelait Borges. On a affirmé que notre esprit est capable de reconnaître des schémas dans une masse amorphe. On a pénétré de plus en plus la complexité de notre existence. Nous dissertons sur la discontinuité, l’incertitude, l’imprévisibilité, la simultanéité... Mais aussi bourdonnantes que soient ces notions, autant on soit persuadé que la linéarité est une notion obsolète et autant on se plaise à parler, pour l’interprétation des récits, en termes de synchronisation, association, dissociation et que sais-je encore, une chose n’a pas changé : dans notre vie, nous avons tôt ou tard à faire à l’irréversibilité. Nous avons beau expérimenter le temps et la simultanéité, dans des romans, au théâtre et même au cinéma maintenant, si nous plaçons les arts face à la vraie vie, nous constatons chaque fois qu’il y a une chose sur laquelle nous ne pouvons exercer aucune influence : le cours implacable du sablier.

Il y a des gens qui ont dit que nous ne pouvions pas penser sans lan- gage. Je n’en suis pas sûre. Par contre, je suis quasiment certaine que notre pensée ne peut pas être déconnectée du temps. Le temps est comme un train en marche : nous ne pouvons pas en descendre avant qu’il s’arrête. Nous avons la preuve que le temps est relatif, et pourtant nous n’avons encore rien trouvé pour gagner une seule seconde sur la base de cette conviction. Nous sommes convaincus de cette seule vérité inévitable : que nous sommes, tous autant que nous sommes, soumis aux lois de l’entropie, que nous tomberons en poussière. Quoi que nous essayions, quelles que soient les manipulations génétiques que nous effectuions, le poussin finira en poule poussiéreuse, jamais le contraire. Le temps sert de cadre à notre pensée. Même l’information qui nous est proposée en ordre arbitraire, nous la classons dans le temps. Le et alors, et alors, et alors... Semble nécessaire pour retenir correctement. Ils sont innombrables dans nos journaux les encadrés munis d’une ligne du temps. La perspective historique est un point de vue apprécié dans presque toutes nos opinions. Nous avons aujourd’hui ce qu’on appelle un World Wide Web, cher monsieur Andersen. À chaque clic se déroule un nouveau texte, et nous pouvons lire selon une direction qui n’a plus rien à voir avec la linéarité ou la chronologie. Mais c’est illusoire, car même ce World Wide Web commence à se corriger. Progressivement, on se rend compte que là aussi, l’information requiert chronologie et datation si on veut que la toile de textes et d’illustrations ne devienne pas totalement inextricable. Car un clic sur un mot signifie qu’on entre dans un texte qui a été publié soit plus tard soit plus tôt que le précédent. À nouveau, le lecteur va procéder à une reconstruction de la ligne du temps.

C’est là précisément que résidait mon irritation. La mère de votre histoire renverse le courant pour éluder sa seconde fatale. Qu’est-ce qui pousse un écrivain à autant s’écarter de la réalité inévitable que nous ressentons comme la seule vraie ? Vous devez me comprendre, cher monsieur Andersen, j’avais du coulis de tomates jusque dans les cheveux ! Ce jeu de la littérature paraissait soudain si minable, totalement inadapté à ce que la vie nous veut. Je regardai la bouillie et ne pus que penser : comment ai-je jamais pu me fier à la littérature imaginaire ? Ne ferais-je pas mieux de m’appuyer sur des témoignages d’auteurs qui ont vraiment vécu une chose semblable plutôt que sur cette histoire métaphorique qui ne tient pas compte de mon expérience existentielle du temps ?

On m’a raconté il y a longtemps que les histoires à une extrémité de l’échelle de la fiction – contes, mythes et fables – nous aidaient à définir notre place dans l’univers. C’est bien possible. D’ordinaire, elles nous clouent à l’endroit où nous trouvions déjà le temporaire, le provisoire, l’éphémère. Elles nous rappellent que notre place dans l’univers ne peut pas être considérée indépendamment de notre temps. Les contes, mythes et consorts ne proposent aucune autre réalité, ils gardent en éveil une aspiration à une autre réalité. Peut-être est-ce réconfortant, mais qu’est-ce que j’achète à ce prix quand tout va mal et que ma vie vole en éclats ? Vais-je croire aux « contes » quand ma vie est arrivée à un point irréversible ?

Heureusement, j’ai découvert en relisant votre histoire un élément qui m’avait échappé. Pour sauver son enfant, la mère tente de faire du chantage à la Mort. Elle saisit dans chaque main une fleur de vie de la serre de Dieu et menace de les arracher toutes deux. « Ne les touchez pas ! Dit la Mort. Je sais que vous êtes malheureuse ; voulez-vous rendre une autre mère aussi malheureuse que vous ? – Une autre mère ? » répond la femme en libérant les fleurs.

Ce rebondissement m’est cher. Il laisse supposer qu’un récit allégorique comme le vôtre ambitionne finalement peut-être plus que de nous con- forter dans notre sentiment du temporaire et du provisoire. Je le lis comme un plaidoyer incitant à vivre la seconde fatale de notre vie non comme un moment gris et dépourvu de signification mais comme un moment de transcendance. Par transcendance, j’entends le moment où l’homme dépasse ses limites physiques et matérielles et a l’impression d’être plus que le jouet banal du temps. Un instant de solidarité plutôt que de solitude ultime ou d’aride contretemps. J’ignore si c’est ainsi que vous l’entendiez, mais permettez-moi de lire ceci comme la possibilité de vivre notre seconde fatale comme autre chose que le grand néant. Puis-je nourrir le désir, ou du moins l’espoir, qu’il y ait encore quelque chose dans le vide, même si la réalité doit prouver tout autre chose ? Je ne parle pas de réversibilité ni d’immortalité, mais de solidarité, avec des compagnons d’infortune, dans les histoires et dans la réalité. C’est là, en tant que mère de trois enfants qui adorent la sauce bolognaise, mère craignant toujours la seconde fatale, que je trouve in extremis le réconfort que j’attends de la fiction. Bien à vous

Traduit du néerlandais par Marie Hooghe.

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